• L'Audacieuse Compagnie

Frichti n°1 : Y'a du monde dans le bourg !



Ça y est, c'est parti, lancement du projet « Souvenirs de cuisine » avec l'EHPAD « Les jardins du Castel » à Châteaugiron.


Après 2 ans de report dus au Covid, j'ai enfin le plaisir et l'honneur de rencontrer la dizaine d'anciens qui me tiendra compagnie pendant les 6 prochains mois. Truc de fous !!!

Vite fait bien fait, petite explication : « Souvenirs de cuisine », c'est un projet au long-court comme on dit dans le métier ! Ça comprend des ateliers, des interventions toutes les deux semaines pendant 6 mois, avec l'envie d'organiser une restitution publique sous forme de balade-exposition-contée. Bouquet final un objet livre racontant l'aventure, avec photos, illustrations et poésie.


Maintenant, je plonge...


Jeudi 24 mai 14h45

Arrivée à l'EHPAD :le lieu est immense. Dédale de pièces, de salles, de chambres, d'espaces communs. Tout autour des baies vitrées laissant entrer la lumière, car oui, l'EHPAD de Châteaugiron est lumineux et le personnel est solaire ! Ici les soignants gardent leurs habits de « civils » (drôle d'expression tout de même ! ), les barrières s'estompent, les statuts s'effacent, on est comme à la maison et ça fait drôlement du bien, un lieu de soin qui prend en compte l'humain !

Donc, forcément, tout est bien qui commence bien !!

Covid oblige à l'accueil on scanne mon passe sanitaire, je signe un registre, je remets un masque ( j 'avais presque oublié), gel hydroalcoolique, c'est bon je suis parée …

Endy m'invite à le suivre (jeune homme soignant qui encadrera avec une autre femme le bon déroulé des séances) donc comme je suis polie, je le suis.

Grande salle, grande table et tout autour mes petits vieux, 9 volontaires, les yeux pétillants, les mains tremblantes.


« Bonjour, je m’appelle Julie. » La suite ça va très vite (enfin façon de parler, en réalité, j'ai comme la sensation d'être hors du temps, une bulle, une respiration) dans tous les cas une chose est sure, la rencontre se fait en douceur avec une grande simplicité. Un tour de table prénom/âge/plat préféré :

  • Karina, 48 ans (oui, elle ne veut pas en démordre et elle tient à ses 48 ans, alors comme je suis loin d'incarner le principe de réalité, je trouve que 48 ans ça lui va très bien!). Son plat préféré, le couscous. Karina à une voix très douce, au départ, elle me demande si elle doit me confier un secret, c'est charmant comme ce mot résonne dans son souffle (oui, c'est possible croyez moi), je lui réponds que le couscous, c'est déjà beaucoup, ses yeux me disent merci.

  • Yvette, 88 ans, aime le chocolat. Yvette, c'est un sacré personnage, une belle femme, une assurance dans la voix et le corps qui m'invite à l'imaginer cheffe de la résistance, féministe. Elle me dit qu'elle n'aime pas chanter et puis finalement elle chante quand même, elle me dit qu'elle n'a pas de préférence, ne cuisine pas, et puis finalement arrive un souvenir avec sa mère, ça sent la mousse au chocolat à la fin quand je me penche pour lui dire au revoir, elle me dit qu'elle est contente et qu'elle est d'accord pour que je revienne. ( ouf je l'ai échappée belle ! )

  • Pierre, 84 ans, ancien paysan, un grand bavard, une belle marmulle, il sent la terre et la Bretagne. Quand sa mère est tombée malade, il l'a gardée pendant 5 ans, après son père est tombé malade, il l'a gardé pendant 5 ans après il s'est rendu compte qu'il n'avait pas trouvé de femme, il était trop tard... Lui, c'est la viande, le lapin, la terrine, le pâté, le civet peu importe la recette, ce qui compte, c'est la qualité de la bête. Ça fait 18 mois qu'il est ici, son frère de temps en temps va voir les chats à la ferme.

  • Bernadette, 88 ans, presque plus de dents, pas facile à comprendre, mais elle met tellement de cœur et d'envie a nous raconter qu'on se prend au jeu, les copains la comprenne bien alors des fois ils me traduisent.. Je sais qu'elle n'aime pas le riz et que toute sa famille est morte.

  • Anne-Marie, 95 ans, des allures de duchesse, elle s'est faite toute belle, maquillage, rouge à lèvres, elle aime la pâtisserie. Anne-Marie parle peu, mais quand elle le fait, c'est comme un rossignol, une grâce, une élégance incroyable et une voix magnifique, toute en douceur et poésie.

  • Marie Yvonne m'a fait drôlement rire, ne se souvient plus de son âge ! Alors son plat préféré, vous imaginez !

Juste à côté, une préférence pour les pâtisseries aux fruits, en revanche, elle ne sait plus son âge, elle ne sait plus son nom, je me sens détective, je n'insiste pas, les souvenirs ça vient, ça va.

  • Augustine, 97 ans adore l'omelette norvégienne.

  • Marcel, 74 ans aime de tout, Marcel est un homme incroyable, tout rond (il me fait penser à un des deux jumeaux dans Alice au pays des merveilles.), quand il rit, et bien. Il pleure ! Mais vraiment, alors au début forcément, c'est un peu déstabilisant et comme il a du mal à s'exprimer, on n'est pas sûr, mais autour de la table tout le monde le sait, alors tout le monde rigole, alors on se dit oui pleurer rire, rire pleurer.

  • Et puis il y a Jim 91 ans et 6 mois, il fait de la cuisine et la semaine dernière, il a fait un quatre quart très réussi. Il a commencé le théâtre à 14 ans et il a continué jusqu'à 64 ans. Jim parle, me raconte sa femme morte, il y a 35 ans, mais toujours à ses côtés, sa passion pour la paella, oui messieurs/dames la paella et attention il y a 18 mois il en fait une pour le mariage de sa petite fille grande comme la table ( la paella ), pour 40 personnes ! peu importe nos discussions Jim en revient toujours à la paella, alors avec tout le monde, on s'est regardé et d'un comme un accord, on a compris que nous allions devoir faire une paella.

Voilà ça, c'était mon premier moment en leur compagnie, et puis ils m'ont posée des questions sur moi, sur ma vie. Quand j'ai parlé de mon potager, de mon four à pain, ils ont décidé de venir chez moi en bus. J'ai répondu, oui avec plaisir, mais il faut que j'en parle à Anne-Sophie, Pierre du tac au tac, « pas besoin, on a envie », par acquit de conscience, j'ai quand même demandé à Anne-Sophie qui m'a répondu, mais bien sûr pas de soucis. Alors voilà, je termine cette magnifique rencontre avec dix nouveaux copains qui bientôt vont débarquer en bus pour ce faire un gueuleton dans mon jardin.

En partant une centenaire en pleine forme arrive en déambulateur, s'arrête dans l'encadrement de la porte et lance à la cantonade : et bé y a du monde dans le bourg ! Dans ces moments-là, j'aime drôlement mon métier.